Quatre candidat.e.s face
à une crise de foi démocratique

Édito

Ce dimanche 14 octobre, les citoyen.ne.s belges seront appelé.e.s à accomplir leur devoir. Et puis il y aura la grande messe médiatique - avec son flot de débats, d'analyses, de prises de bec et de punch-lines plus ou moins bien senties.

La mécanique est bien huilée mais un des possibles grands vainqueurs de ce scrutin, l'abstention, ne sera présent sur aucun plateau. Il y a même fort à parier qu'elle n'apparaisse sur presque aucun graphique alors qu'elle se taille pourtant une part significative du camembert.

Au-delà de cette simple non-réponse à convocation, on voit apparaître, plus largement, une défiance à l'encontre du processus démocratique qui nous pose question. Et ce d'autant que, en tant qu'organisme d'Éducation Permanente, D'Une Certaine Gaieté, éditrice de ce site, a pour mission de former des Citoyens Responsables Actifs Critiques Solidaires (CRACS).

À quelques heures de la fin de la campagne, nous sommes allés à la rencontre de quatre candidat.e.s au scrutin communal liégeois proches de nous (d'où le tutoiement). Nous les avons interrogé.e.s pour savoir comment il.le.s avaient vécu ce problème de distance ou de méfiance à l'égard "du politique".

Pierre Étienne dit Pavé

animateur et formateur socio-culturel, candidat sur la liste PTB


L'Entonnoir : Le 14 octobre, on s'attend à ce que le score de l'abstention soit une nouvelle fois significatif. Cette distance d'avec le processus électoral nous semble participer d'un phénomène plus large, d'une sorte de "crise de la démocratie". Comment avez-vous perçu ce problème durant la campagne qui est en train de s'achever ?

Pierre Étienne dit Pavé : On parle de 20% d'abstention – un chiffre similaire à celui de 2012. Sur le terrain, ça se ressent très fort. Quand on "fait des marchés", par exemple, on rencontre des gens qui se disent profondément dégoûtés. Ce n'est pas étonnant : on est moins d'un an après l'éclatement de l'affaire Publifin et les mêmes se retrouvent candidats, on voit leurs têtes sur les affiches électorales...

La crise de la démocratie, elle se manifeste de plusieurs façon, ce n'est pas que l'abstention. Quatre listes d'extrême droite se présentent au scrutin communal à Liège, alors qu'on est dans une ville qui a une grosse tradition de lutte anti-fasciste – je me souviens encore d'une manif' où nous étions 500 ou 600 pour empêcher l'ouverture d'un local du parti AGIR, 1ère mouture... Je suis militant anti-fa' depuis plus de 30 ans, et j'estime que c'est un signe très inquiétant qu'on ait aujourd’hui à Saint-Léonard un local qui affiche ouvertement son appartenance à l'extrême droite. C'est complètement neuf à Liège !

Ça doit nous inquiéter, mais est-ce que ça peut vraiment nous étonner ? Désormais, l'extrême droite est dans beaucoup de majorités gouvernementales en Europe : en Hongrie, en Italie, en Belgique. N'allons pas trop loin : l'extrême droite est au pouvoir au fédéral ! Ça libère une parole, ça décomplexe, et le mouvement est venu des élites. Ce n'est pas anodin. Il y a quelques jours, par exemple, on a quand même perquisitionné le domicile de personnes qui hébergent des trans-migrants. Après la seconde guerre mondiale, celles et ceux qui avait caché des juifs, on les appelait "les justes" – ça pose un climat. Aujourd’hui, celles et ceux qui viennent en aide à des gens qui n'ont plus rien et sont dans une immense détresse, on leur envoie la police – ça pose un autre climat...


L'Entonnoir : En tant que candidat, tu as été amené à composer avec ce "rejet du politique". Comment l'as-tu compris?

Pierre Étienne dit Pavé :Le dégoût exprimé par toute une partie de la population, je peux le comprendre : on est face à une caste politique qui est complètement déconnectée de la réalité des gens. Tout semble être fait pour que les choses restent dans l'opacité, pour qu'on aie l'impression de ne pas pouvoir comprendre les enjeux et que, finalement, la politique soit une affaire d'expert.

J'ai 46 ans, j'ai encore côtoyé une génération qui "avait fait '68", celles et ceux qui avaient fondés, par exemple, le Cirque Divers. Une génération qui était très politique. Mais aujourd'hui, c'est passé et on assiste à une dépolitisation. Les gens se disent : "Que je vote pour celui-ci ou pour celle-là, c'est quand-même les mêmes politiques qui sont mises en place". Et effectivement, ce n'est pas une illusion, il y a quand-même un grand consensus (avec quelques nuances anecdotiques) qui est mis en place  autour d'un système capitaliste qui semble aujourd'hui complètement indéboulonnable – et qui prend notamment la forme de petits arrangements entre amis. Les gens finissent évidemment par penser : "À quoi sert mon vote, en fait".

Parce qu'on est quand même face à l'urgence – sociale, économique, écologique. Les gens que je croise, pas que durant la campagne, ils s'en rendent parfaitement compte : ça fait partie de leur quotidien. Or, j'ai fait des débats avec des candidats d'autres listes, et j'ai trop souvent été surpris par une espèce d'aveuglement qui pousse la plupart des candidats à rester dans des logiques de maintien en place du système actuel. J'entends peut-être mal, mais je n'ai pas entendu de gens (en dehors du PTB) dire franchement : "Ah ouais, mais là non, il faut qu'on change de paradigme". Je pense que c'est un facteur important de ce que je viens d'appeler la dépolitisation.

L'Entonnoir :Si tu devenais conseiller communal dimanche, qu'est-ce qu'il te serait possible de mettre en place pour sortir de cette crise de confiance à l'égard du processus électoral et de la démocratie?

Pierre Étienne dit Pavé :Je crois que la première des choses à faire, c'est d'affirmer qu'une autre politique est possible. Il faut sortir de ce grand consensus qui dégoûte les gens. Pour ce faire, le PTB développe une logique "rue-conseil-rue". Un conseil communal, ça devrait servir à amener dans le débat politique des problématiques locales, de quartier, à relayer des revendications qui viennent de la rue. C'est d'ailleurs ce qui a été fait 17 fois par nos deux conseiller.e.s communaux.ales lors de la dernières législatures. C'est ce travail-là qu'il faut continuer de faire.

Parce qu'on est très clairs : nous ne sommes pas des experts ! Pour sortir de ce consensus mou, libéral, favorable à l'économie de marché, il faut créer un rapport de force, et nous sommes convaincus que nous ne pourrons pas le faire tout seuls. On doit le faire avec des citoyens. Voilà d'ailleurs pourquoi le PTB a une organisation, via des groupes de bases qui ont des réunions mensuelles, très proche d'une action d'Éducation Populaire. Et tout ça ne démarre pas en campagne électorale, c'est un travail qui se fait tout au long de la législature, sans arrêt. La campagne est un moment particulier qui s'inscrit dans un cadre où les membres travaillent sur des questions et des thématiques en permanence.

Il se fait que je travaille comme animateur et formateur dans le champ socio-culturel – et notamment dans celui de l’Éducation Permanente. Et je me suis rendu compte au travers de ma pratique de terrain que ce que je cherchais à faire quand je travaillais avec des publics qui sont souvent déclassés (des sans-papiers, des prisonniers, des supporters du Standard...), c'était de répondre à ce que je crois être une nécessité, à savoir : ré-armer culturellement les classes populaires (ou, si on veut, les ré-outiller pour celles et ceux qui trouveraient trop polémique le mot "ré-armer", que je continue quand même de préférer).  Parce que la sortie de crise (de la démocratie), à mon avis, elle passe par là. Et il ne s'agit pas simplement de donner accès à la culture, mais de donner accès aux outils qui permettent de produire de la culture. Et je crois que c'est aussi ce type d'expérience qu'il faut ramener au Conseil Communal.

Je voudrais aussi revenir sur ce que je disais précédemment concernant l'urgence à affronter. De ce point de vue, je trouve que cette campagne n'a pas été très constructive ; trop souvent, on s'englue dans des bagarres d'ego. On est sur des chimères alors qu'on a face à nous l'urgence qui nécessiterait qu'on arrive à trouver, pour y répondre, les moyens de convergence au-delà des différences entre liste. Prenons l'exemple très concret des transports en commun et de leur (presque) gratuité. C'est une thématique importante parce qu'elle permet de sortir un service public d'une logique de marché. Il me semble que le PTB pourrait, sur ce sujet et malgré les points de nuances, trouver un terrain d'entente avec VEGA et Vert Ardent. Mais pendant la campagne, on c'est plus focalisé sur les points de nuances...

Et bien, je trouve que vu l'urgence, on devrait sortir de ce genre d'impasse. D'ailleurs, j'ai bien envie d'inviter tout mes camarades de gauche à chercher des points de convergence dans l'action et en dehors du consensus mou et libéral.

François Schreuer

travailleur dans le secteur de l'éducation permanente
et conseiller communal sortant, candidat sur la liste VEGA


L'Entonnoir : Le 14 octobre, on s'attend à ce que le score de l'abstention soit une nouvelle fois significatif. Cette distance d'avec le processus électoral nous semble participer d'un phénomène plus large, d'une sorte de "crise de la démocratie". Comment avez-vous perçu ce problème durant la campagne qui est en train de s'achever ?

François Schreuer : On rencontre effectivement un certain nombre de personnes qui sont dans une position de rejet complet de la politique. Notre qualité de candidat suffit à nous décrédibiliser à leurs yeux. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une majorité de personnes, même si dans certains endroits, ça peut être assez marqué. J'ai l'impression que c'est plus marqué chez les gens plus âgés et dans les classes populaires. Mais ça varie selon les quartiers, évidemment ; ça dépend aussi du cadre dans lequel s'effectue le contact : si on est dans un débat organisé par un lieu culturel, ce ne sera pas la même chose que si on est sur un marché...

Mais, oui, pendant cette campagne, on a assisté à des choses très déplaisantes. C'est allé jusqu'à l'insulte et on n'est pas passé loin de l'agression physique. On ne s'en prend pas à VEGA en tant que tel puisque nous sommes inconnus ou presque du type de public qui a ce genre d'attitude : c'est le simple fait de nous voir dans la position sociale du candidat qui provoque ces réactions. Je ne peux pas mesurer exactement de quel pourcentage de la population on parle mais il est loin d'être anecdotique.

Plus largement encore, il y a une frange de la population qui est fâchée et prête à nuire à ses propres intérêts pour manifester sa colère. Je me souviens d'une personne qui passe dans la rue et me dit : "On en a marre de vous, vous êtes tous des profiteurs, on va voter FN". Ici, c'est le FN mythique, peu importe. Je lui rétorque : "Vous savez, Monsieur, si l'extrême droite arrive au pouvoir, elle risque fort de mener des politiques qui vous seront défavorables". Il me répond alors : "Je m'en fous, ce qui compte, c'est de dire qu'on en a marre !". Cette posture-là, elle existe.

Mais il y en a une autre, qui se manifeste sur une échelle beaucoup plus grande et est très diffuse dans la population, c'est celle qui se caractérise par la lassitude. Ça va de "Vous êtes bien sympas mais vous ne ferez jamais rien d'utile" à "Tous pareil, vous faites des promesses, mais les problèmes du quotidien, c'est plus important". Là, on ne croit plus à la capacité du politique à transformer la vie.


L'Entonnoir : En tant que candidat, tu as été amené à composer avec ce "rejet du politique". Comment l'as-tu compris ?

François Schreuer : Je vis ça comme la manifestation d'une forme d'impuissance. Parce que ce n'est pas comme si nous étions en face d'un modèle alternatif porté par des gens qui diraient "Ce modèle de la démocratie représentative, il est mort, il faut mettre quelque chose d'autre à la place". Ce discours existe, mais dans une fraction de la population très limitée, chez des militants libertaires, très conscientisés politiquement – ils ne sont pas représentatifs de celles et ceux dont je parlais précédemment comme étant "en colère".

Cette frange de la population "en colère", elle n'a pas d'autre alternative, elle n'a aucune idée sur comment faire autrement. Elle est juste fâchée et dépourvue des moyens qui lui donneraient des perspectives d'émancipation, de lutte, de sortie de situations sociales et économiques souvent très difficiles, de construction d'un ailleurs. Par effet circulaire, cette impuissance nourrit la colère de ceux qui la vivent.

De mon point de vue, il s'agit d'un élément d'un système de domination : l'impuissance s'inculque dans certaines franges de la population au travers de ce dégoût de la politique. Et elle est nourrie par un discours médiatique qui ne voit dans le monde politique qu'impuissance et corruption. Il suffit de voir à quoi ressemble un débat aujourd’hui : c'est devenu un tir au clays par élimination. On parle peu de projet, on en a guère l'occasion... En fait, il n'y a plus de débat politique !

Je viens de faire 30 ou 40 débats, mais en fait, ce n'était qu'une juxtaposition de prises de paroles dans un contexte qui ne permet pas d'élaborer quelque chose. C'est trop court, trop haché. Et puis il n'y a généralement que peu d'interaction. Le rôle de l'animateur ou du journaliste semble parfois consister à traquer l'erreur ou la noirceur qui se tapis dans l'être profond de chaque candidat...

Je ressens vraiment ça comme une situation de domination : quand le monde populaire considère que, intrinsèquement, le politique (pas certaines manières d'en faire ou certaines formations, non : le politique) est au mieux inutile, au pire nuisible, il se retrouve dépourvu de perspective politique et donc de puissance. Et il ne représente plus un danger pour l'ordre établi.

De ce point de vue, la propriété des médias et la manière dont ils fonctionnent aujourd'hui sont quand même atterrantes. Je ne veux pas jeter l'opprobre sur toute une profession mais on a parfois l'impression de se trouver face à des interlocuteurs qui, à leur insu, sous l'effet d'un système culturel, sont les défenseurs de l'ordre social.


L'Entonnoir : Si tu devenais conseiller communal dimanche, qu'est-ce qu'il te serait possible de mettre en place pour sortir de cette crise de confiance à l'égard du processus électoral et de la démocratie ?

François Schreuer : Je ne suis pas certain que les solutions se trouvent dans les mains du politique, je crois qu'elles sont plutôt dans celles de l'éducation et de l'éducation permanente. J'ai d'ailleurs l'impression de faire un travail qui donne des résultats beaucoup plus préhensiles et directs quand je fais de l'éducation permanente [ndlr : François est le coordinateur de l'asbl urbAgora] que quand je travaille comme élu. Mais évidemment je suis persuadé qu'une articulation est nécessaire et je partage l'idée d'une action commune – vieille idée théorisée par les socialistes qui consiste à dire que le syndicat, le secteur associatif et le politique doivent travailler main dans la main.

Aujourd'hui, les socialistes pratiquent encore quelque chose, mais c'est pour moi une forme de solidarité d'appareil. L'action commune qui implique un lien entre un travail de terrain et une action politique est largement absente. C'est même foncièrement délégitimé.

VEGA émerge d'un terreau associatif composé de quelques dizaines d'associations, à Liège, où VEGA est bien perçu et où notre action est considérée positivement. Ces associations sont nos alliés naturels, mais pratiquent toute une sorte d'éthique de la neutralité qui leur interdit de s'engager au côté d'une organisation politique.

Prenons l'exemple du Ry-Ponet. Dans ce dossier, j'ai exceptionnellement relié mes deux casquettes (parce que je tiens à protéger urbAgora des tourments de la vie politique). En tant que travailleur de l'Éducation Permanente, je suis le co-auteur de l'étude qui conceptualise l'idée du parc. Cette idée fédère une série de personnes, une plate-forme associative se met en place. En tant que conseiller communal, je suis celui qui a le plus fait avancer cette même idée. Néanmoins, les militants de la plate-forme du Ry-Ponet qui vont pour bon nombre voter VEGA ne considèrent en aucun cas qu'ils sont liés avec nous.

Je ne suis en rien déçu, mais cela illustre, selon moi, la fragilisation de la vie politique. Et je pense qu'on ne peut pas affronter ce problème du rôle du politique sans constater qu'il est aujourd'hui très, très affaibli. Je discutais récemment avec Antoine Back qui est membre de cette majorité grenobloise (Verts/PG) dont on parle tant aujourd'hui à Liège. Il me disait qu'il fallait être très attentif à ne pas déforcer les rangs de l'associatif au profit de ceux du politique. Je trouve qu'il s'agit d'une préoccupation importante, mais je trouve que la préoccupation inverse l'est tout autant : si un corps social souhaite se doter d'une puissance sur le terrain de l'institution politique (qui reste quand-même le premier terrain en termes de budgets attribués, en termes de décisions à prendre, de légitimité collective), et bien il faut que le milieu social accepte de déléguer des forces dans cet enjeu de conquêtes du politique. Or, aujourd'hui on constate que c'est très peu le cas.

La conception de la liste VEGA a été emblématique de ce problème : toute une série de personnes que l'on considère comme proches de nous (et qui le sont), une sorte de premier cercle, nous ont dit "Je suis engagé dans un processus associatif" ou "J'ai des rapports avec des pouvoirs publics" et donc "Je ne peux pas m'engager dans quelques semaines de campagne". Et puis il y a eu l'apparition de ceux qui appartiennent plutôt à un second cercle, qu'on connaissait en définitive peu, voire pas, et qui, saisissant la question de la survie de VEGA (parce que c'est un peu de cela qu'il s'agissait), se sont manifestés pour dire "On veut que ça continue".

C'est en quelque sorte le pendant de ce dont on vient de parler : il y a aussi une très forte aspiration politique qui peut se manifester.

Florence Caeymaex

chercheuse et professeure à l'ULg,
spécialiste de la philosophie de la politique et de l'éthique
dans la recherche et la santé.
elle est candidate sur la liste P.S.


L'Entonnoir : Le 14 octobre, on s'attend à ce que le score de l'abstention soit une nouvelle fois significatif. Cette distance d'avec le processus électoral nous semble participer d'un phénomène plus large, d'une sorte de "crise de la démocratie". Comment as-tu perçu ce problème durant la campagne qui est en train de s'achever ?

Florence Caeymaex : J'ai vécu ça de façon diversifiée. Bien sûr, il y a les gens qui m'ont dit "moi, je n'irai pas voter" et c'est un positionnement politique. Ce n'est pas ce que je qualifierais à proprement parler d'abstention parce qu'il s'agit d'un geste politique par lequel ils affirment que l'élection n'est qu'un aspect de la véritable vie démocratique. Mais ce n'est pas ça qui m'a le plus frappée.

Ce qui m'a étonnée, c'est la difficulté que les gens éprouvent à énoncer publiquement leur position politique. J'ai été confrontée à cette conviction, à mes yeux un peu bizarre, que le choix qu'on doit faire au moment du vote relève d'une opinion personnelle, privée et que ça ne doit pas être affiché.

L'isoloir symbolise la protection de l'expression libre de l'opinion de chacun (qu'il immunise de toutes pressions possibles) mais, aujourd'hui, il symbolise aussi, de façon problématique, le fait que les convictions politiques, les adhésions, relèvent de la sphère privée et qu'elle n'ont pas à être partagées en public. C'est complètement contradictoire avec la vie politique démocratique qui suppose qu'on rende visible les adhésions politiques et les positionnements stratégiques qu'on peut adopter en société.


L'Entonnoir : En tant que candidate, tu as été amenée à composer avec ce "rejet du politique". Comment l'as-tu compris ?

Florence Caeymaex : Je crois que cette conviction est paradoxale et qu'elle est liée au fait qu'afficher ses adhésions politiques ou dire pour qui on va voter, c'est prendre parti pour quelque chose qui ressemble à un camp - au moins provisoirement. Tout d'un coup, ceux qui pourraient voter pour un autre parti vont devenir des adversaires ou des concurrents, des gens avec qui on pourrait ne pas être d'accord et ça, c'est difficile à assumer. Risquer de s'exposer au conflit avec ses voisins, c'est difficile.

Mais il me semble, précisément, qu'une des vocations des institutions de la démocratie est de pouvoir créer des espaces dans lesquels la conflictualité est possible parce qu'elle est maîtrisée et qu'elle ne doit pas mettre en péril la bonne entente entre voisins. De faire en sorte qu'il existe des scènes où on peut ne pas être d'accord et des lieux pour en discuter. Quand ces lieux disparaissent ou sont neutralisés, ça devient difficile d'exposer son opinion publiquement.

On peut admettre qu'il existe un espace privé qu'on ne veut pas contaminer avec des engagements politiques mais le problème, c'est quand tout ou presque devient privé. Quand il n'y pas d'espace public, ça veut dire quoi? Ça veut dire qu'il n'y a plus d'espace où s'exposer, où prendre des risques. Or la force de la démocratie elle est là, dans le fait d'avoir dit qu'il y a des lieux où on peut exprimer son opinion sans avoir peur de se faire casser la gueule, sans engager sa vie; des lieux où s'exprime le conflit de manière maîtrisée et régulée; des lieux où on peut ne pas être d'accord avec notre collègue ou notre voisin.

Ce n'est pas un diagnostic que je pose pour dire que la démocratie est dévitalisée et que nous n'avons aucun moyen d'en sortir ou qu'on est face à une dérive pathologique de la démocratie. Pour moi, c'est un enjeu qui est là depuis le début, c'est le problème structurel des formes modernes de démocratie. La question c'est toujours : comment travaille-t-on à construire des espaces politiques?

Le problème actuel, c'est que beaucoup d'espaces politiques traditionnels se sont refermés ou ont disparu. Les syndicats, par exemple, étaient des lieux où l'on pouvait discuter les conditions de travail, la structure sociale, économique... Tout ça créait de facto un espace politique, avec une existence officielle, des relais avec le public. Ces espaces se sont refermés sur leur propres procédures ou ont été abandonnés par certains publics qui ont quitté le monde du travail où existent des représentations syndicales.

Qu'est-ce qu'on a à la place? Il y avait tout le travail de formation idéologique qui était pris en charge (et sans aucun doute contrôlé) par les partis, les syndicats ou autres organisations de ce genre. Je crois que ça n'a pas complètement disparu mais c'est quand même relativement résiduel. Et en tout cas, ce sont des espaces qui ne sont plus poreux, c'est-à-dire qu'ils ne sont plus en relation avec les gens dans leur vie ordinaire, qu’ils soient mi-politisés ou pas politisés du tout. Dés lors, leur influence est réduite.

La question, c'est vraiment comme on crée de nouveaux espaces? Il y a des outils. L'Éducation Permanente, par exemple. Elle ne consiste pas tant à éduquer les citoyens qu'à travailler avec les gens à créer les conditions qui leur donnent le pouvoir de réfléchir sur le monde dans lequel on vit. Il ne s'agit pas de définir pour les gens la manière d'analyser le monde mais de libérer des espaces où ils pourront l'analyser eux-même.

Nous sommes dans des sociétés où ces espaces-là sont constamment menacés. Ils doivent donc être entretenus, cultivés. Et les modes de mise en culture ne sont pas les mêmes selon les époques - parce que les publics changent, le monde du travail change, l'école change... Repenser les modalités de création d'espaces démocratiques,des lieux où se fabrique du public démocratique, c'est un travail qui doit toujours être recommencé.


L'Entonnoir : Si tu devenais conseillère communale dimanche, qu'est-ce qu'il te serait possible de mettre en place pour sortir de cette crise de confiance à l'égard du processus électoral, des mandataires politiques et de la démocratie ?

Florence Caeymaex : Je crains qu'en définitive, quand on siège au conseil communal, le temps pour entretenir les contacts avec les publics ne soit réduit. Pourtant, cette demande de participation, elle vient des élus qui courent toujours le risque, en son absence, de faire un travail coupé de la société autant que des gens, des citoyens.

Aujourd'hui, la participation citoyenne doit trouver ses propres formes, des formes nouvelles. L'univers syndical, la militance dans un parti, ça servait d'interface de communication, de médiation ou d’intermédiaire entre les gens et les élus. Vraisemblablement, leur institutionnalisation au fil du temps les ont éloignés des publics nouveaux qui ne se reconnaissent plus dans ces formes de médiation-là. Notamment parce que ces structures étaient organisées autour d'un schéma éducationnel et disciplinaire. Et, pour ce que j'en sais (je n'ai pas connu directement l’époque de leur pleine vitalité), le savoir, c’est-à-dire ce qu’il y avait à connaître et à questionner dans la société, y était transmis de manière verticale. Il me semble que ce modèle est épuisé.

Je suis absolument convaincue que le savoir n'est jamais une chose toute faite, un pré-requis ou un préalable à l'action mais qu'il découle d'une action - et d'une action commune. Dés lors, la question de la participation, pour moi, ça consiste à se demander comment on va faire pour mettre les gens au travail de manière qu'ils soient eux-même les producteurs d'un savoir sur les situations qui les concernent, avec leurs composantes sociales, économiques ou écologiques. Les formes de la participation citoyenne, elle s'engendreront comme cela.

Je crois en la mise en capacité par l'action : étudier la circulation dans un quartier, faire un budget (ce qui veut dire aller voir des gens qui en font pour voir comment ils s'y prennent)... Je tiens à l'idée de ce socialiste américain des années 20, Dewey, selon laquelle la démocratie consiste à fabriquer des publics intéressés. Et l'intérêt d'un public n'est pas pré-existant, il naît de l'action dans laquelle il est engagé, il vient d'une trajectoire d'apprentissage collectif. L'apprentissage dont il est question ici, ce n'est pas celui qui nous équipe pour voir le monde de manière adéquate ou plus vraie — il n’y a pas une seule vérité sur l’état du monde, c'est quelque chose qui nous équipe pour avoir une prise sur le monde. Le savoir que nous fabriquons est relationnel, c’est une manière de nous relier aux autres et au monde et de discerner ce à quoi on tient, ce qui importe pour nous.

De ce point de vue, je pense qu'on peut dire que le savoir est central dans la démocratie.

Mario Gotto

a travaillé dans les secteurs de la coopération, du social et de l'écologie. Il est aujourd'hui pensionné. Il est également le créateur du premier restaurant BIO de Wallonie.
Il est candidat sur la liste Vert Ardent


L'Entonnoir : Le 14 octobre, on s'attend à ce que le score de l'abstention soit une nouvelle fois significatif. Cette distance d'avec le processus électoral nous semble participer d'un phénomène plus large, d'une sorte de "crise de la démocratie". Comment avez-vous perçu ce problème durant la campagne qui est en train de s'achever ?

Mario Gotto : Je l'ai vécu dés le début. Je communique beaucoup par mail, j'ai aussi un blog. J'ai annoncé ma candidature en envoyant un texte intitulé "pourquoi je descends du balcon" - avec cette idée, j'y vais. La première réaction que j'ai eue a été celle d'une amie - enseignante, un peu plus de la cinquantaine, avec un long parcourt militant - qui m'a répondu : "je n'irai pas voter, je l'ai fait assez, ça ne sert à rien". J'ai encore eu trois ou quatre réactions de ce genre par la suite - des réactions qui ne viennent pas de gens "passifs". Et j'estime que c'est beaucoup dans la mesure où j'ai du recevoir une trentaine de réactions au total. On parle donc de plus d'une dizaine de pourcents qui exprime cette position : "je n'irai pas voter parce qu'on nous en a trop fait et je n'y crois plus".

Et c'est vraiment quelque chose qui revient souvent, chez une bonne partie des gens, ce slogan : "ça ne sert à rien!" Bon, maintenant, on voit bien depuis une dizaine de jours avec le retour d'André Gilles et de Dominique Drion, donc de l'affaire Publifin (qui avait toujours été là mais qui revient sur le devant de la scène) comment sont confortés ceux qui disent : "on a dénoncé, ils ont démissionné et puis maintenant, ils reviennent par la petite porte... ça ne sert à rien!"

J'avais conscience du problème avant de me porter candidat. Notamment parce que je fréquente le milieu de "la gauche de la gauche" où c'est une position bien connue. Beaucoup de gens autour de moi m'ont d'ailleurs dit "mais enfin, qu'est-ce que tu vas faire aux élections? Tu es fou?". Donc je connaissais le problème mais cette campagne m'a permis de prendre conscience de l'ampleur du phénomène. J'ai l'impression que ça devient vraiment un mouvement de fond. Mon intuition est d'ailleurs que dimanche, l'abstention sera plus élevée qu'en 2012 quand elle atteignait déjà les 20%.


L'Entonnoir : En tant que candidat, tu as été amené à composer avec ce "rejet du politique". Comment l'as-tu compris ?

Mario Gotto : L'explication qu'on donne souvent, c'est celle du rejet de la politique mais je crois qu'il faudrait analyser plus précisément les choses. Il faudrait considérer que, pour la majorité de ceux qui s'abstiennent, il ne s'agit pas d'une démission mais de l'expression d'un refus de certains comportements politiques, du manque de changement, d'une longévité de certaines figure (Willy Demeyer, ça fait 30 ans qu'il est au pouvoir!).

Alors, oui, il y a une part de l'abstention qui participe d'une sorte de démission parfois un peu inconsciente - chez des gens, mal informés, qui se disent qu'ils n'ont rien à voir avec ça - mais je pense qu'il s'agit d'une minorité. Dans la majorité des cas, l'abstention est une forme d'expression politique, Un façon de dire "on ne croit plus à ce que vous dites". Je pense que ce mode d'expression est inefficace - sinon, je ne me serais pas présenté aux élections - mais je le comprends, je l'entends.

Il me semble que c'est nécessaire parce que ce n'est qu'à partir de là qu'on peut se demander "qu'est-ce qu'on peut faire pour répondre à ça?" En tant que responsable politique, c'est important, ça permet de se remettre en question. Or, qu'est-ce qui se passe au lendemain des élections? On se dit "on a perdu" ou "on a gagné", et si c'est le cas, on se remet immédiatement dans le train train du pouvoir. Il n'y a plus aucune place pour se poser la moindre question avant les prochaines élections - du moment qu'on est passé, le taux d'abstention, on l'oublie immédiatement.

Et si une tuile comme Publifin vous tombe dessus, vous aller ramer un peu mais ça finira par passer - et si vous êtes président de la fédération de votre parti, vous démissionnez pour pouvoir dire que vous n'avez rien à voir là-dedans et vous nommez Tatayet à la place qui lui dira qu'il n'a rien à déclarer...

On pourrait bien sur voter autrement plutôt que de s'abstenir mais il faut tenir compte de la puissance de feu que la longévité du pouvoir donne à la majorité (PS-CDH) dans une ville comme Liège. Je me balade beaucoup dans Rocourt (où j'habite) et je ne vois que des affiches PS quand Vert Ardent n'est nul part en dehors des panneaux électoraux. Le clientélisme joue beaucoup : quand on détient le pouvoir depuis si longtemps, c'est plus facile de trouver de gens qui acceptent de mettre votre affiche.

On peut contrer cela avec un vote de protestation, Vert Ardent, c'est un vote de contestation possible. Un vote de contestation mais pour un projet.


L'Entonnoir : Si tu devenais conseiller communal dimanche, qu'est-ce qu'il te serait possible de mettre en place pour sortir de cette crise de confiance à l'égard du processus électoral et de la démocratie ?

Mario Gotto : Vert Ardent projette de créer l'échevinat de la participation. Il y aurait un échevin et toute une équipe qui aurait pour tâche d'aller à la rencontre des citoyens et ce durant toute la législature et pas seulement pendant la période électorale. Des consultations permanentes seraient organisées, notamment via les comités de quartiers. Et puis il y aurait un budget participatif que les citoyens pourraient attribuer eux-même. L'idée est vraiment de faire la preuve, par la pratique, que le citoyen peut avoir une emprise sur sa commune, son quartier.

Il me semble que c'est une réponse très intéressante mais je crois qu'il serait également très important qu'on trouve le moyen de revenir sur le problème de l'abstention lors de la prochaine législature parce que ce phénomène de rejet de la politique, c'est quelque chose qui va désormais très loin. Il y a des gens qui ne veulent même plus en parler, qui disent "non, c'est fini". Ce sont souvent des gens qui ont beaucoup milité, qui ont participé à des combats pour que les choses changent et qui ont perdu : non seulement les choses n'ont pas changées mais ceux qui devaient être porteurs du changement ont trahi.

Prenons l'exemple de la dernière participation du PS au gouvernement fédéral : si tu es de gauche, que tu crois en la nécessité d'une justice sociale et que tu vois que tu as voté pour un parti qui est chargé de porter cette parole, quand tu vois qu'il met 25 000 chômeurs sur le carreau, c'est difficile. Après, on viendra t'expliquer que c'est la logique des coalitions mais les gens n'y croient plus, ils ne votent plus.

Je crois qu'il est important de toujours rester attaché aux mouvements sociaux même quand ils se retournent contre toi. Et puis il faudrait aussi être capable de détecter les nouvelles problématiques sociales qui émergent. Ce travail, on le fait trop peu. A-t-on vu la ville de Liège s'inquiéter de la prolifération, sur son territoire, de gens qui travaillent pour Deliveroo? Non. Or, là, il y a l'apparition de nouvelles questions politiques. Et il est possible de s'en saisir au niveau du pouvoir communal.

Je viens du monde de l'Éducation Permanente et je trouve qu'on devrait s'inspirer de démarches qui sont propres à ce secteur et qui consistent notamment à lancer des campagnes populaires qui permettent de toucher des publics compliqués à toucher avec des discours intellectuels. Par exemple, si on propose que la ville de Liège perde 300 000 kg, ça permettrait de mener une série d'action, de parler d'alimentation (notamment de la nécessité de manger moins de viande) et de mobiliser pas mal d'intervenants (comme des restaurateurs). Je crois que la commune pourrait soutenir ce genre de démarches.

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